mardi 22 juillet 2008

FIGURE IMPLOSÉE


En anglais, on appelle ça le « stage diving », littéralement « plongeon de scène ». Un exercice fort en vogue dans les années punks, qui consiste, qu'on soit musicien ou spectateur, à plonger la tête la première dans le public.
La pratique a été, sinon inventée, du moins popularisée par Iggy Pop, pendant les concerts des Stooges. Sauf que l'Iguane, non content de se lacérer le torse avec des tessons de bouteille, de s'enduire de Chantilly ou de ketchup et de faire le cochon pendu avec le micro, avait encore perfectionné le truc : se laisser porter debout, en équilibre sur une marée de bras tendus, traduisez par « crowd walking ». Aujourd'hui, à plus de soixante balais, le pimpant Pop n'a nullement renoncé à ses acrobaties scéniques, après tout ça fait partie de sa légende. Pas comme Peter Gabriel, qui lui, a sagement cessé de se laisser tomber en arrière dans la foule, après une mauvaise réception due, sans doute, à une poignée de fans timorés ou pas assez costauds.
Après le parrain Iggy, ils sont légion à avoir perpétué ce sympathique et convivial sport en salles. Chez nous aussi, y'a pas de raison, de la Mano Negra à Dionysos, en passant par Cali et les Wampas, on est adepte du stage diving. Quoi de plus normal, dans la patrie de Sébastien Chabal et de Laure Manaudou... Oui mais le stage diving, c'est casse gueule. Un peu comme critiquer la Chanson du dimanche.
Demandez à Didier Wampas, le remuant chanteur du groupe éponyme, qui a failli se ramasser méchamment, lundi dernier, dans le cadre des Francofolies de La Rochelle. Au cours d'une soirée pastiche organisée en mémoire du regretté Claude François, avec la participation d'artistes aussi différents que Kent, Néry, Clarika, Polo, Jean Guidoni ou Zoé, notre Didier emporté par sa fougue habituelle a tenté une périlleuse cabriole dans le public... qui s'est prudemment écarté, laissant l'inconscient s'écraser seul sur le bitume dans un roulé-boulé digne d'un champion de parachutisme. Renseignements pris, les spectateurs en question étaient surtout là pour applaudir Christophe Maé, le concert d'après, pas pour recevoir un Wampas sur la tronche. « C'est pas grave, dira Didier, contusionné mais magnanime, ce sont les risques du métier ». Il a raison. Le tout, qu'on fasse du rock ou du journalisme, est de ne pas se tromper d'audience. Juste pour éviter de plonger dans une piscine vide.

jeudi 10 juillet 2008

YOU BELONG TO WHO ?


Honte sur moi, shame on me ! Un quart de siècle de journalisme musical, des milliers de disques écoutés, de biographies scrutées, des centaines d'interviews ânonnées, des monceaux de papiers scribouillés, tout ça pour en arriver là: confondre « You belong to me » avec « She belongs to me ». Mélanger deux chansons, Dylan avec Dylan,Wight is Wight et viva Donovan. Je m'explique. Sans doute troublé par l'organe brunien et l'ampleur de la tâche à accomplir (rendre compte du nouvel album de Carla, vous vous rendez compte), j'écrivais, dans un post précédent que notre nationale miss (elle vient d'être naturalisée) avait repris sur son disque un « classique » de Dylan intitulé « You belong to me ». Erreur ! Faribole et billevesée. Si la chanson en question a bien été interprétée par Bob, sur la B.O. du film « Natural born killers », elle n'a en aucun cas été écrite par lui. En fait le titre date de 1952 et a été signé par trois auteurs, Pee Wee King, Redd Stewart et Chilton Price. Les deux premiers firent partie d'un groupe de country intitulé The Golden West Cowboys, familier du Grand Ole Opry, la troisième, car il s'agit d'une femme, écrivit des tas d'autres chansons dans le style.
La version originale de « You belong to me » fut enregistrée par la chanteuse Sue Thompson et reprise, au fil des décennies, par une cohorte d'artistes aussi différents que Dean Martin, Gene Vincent, Paul Anka, Chaka Khan, Tori Amos, Patsy Cline, Sam Cooke, Petula Clark, Ella Fitzgerald, Bing Crosby, Rod Stewart, Ringo Starr, Jerry Lee Lewis, les Doobie Brothers et bien d'autres. Bref, y'a que Elvis et Joe Cocker qui ne l'ont pas chantée... Ah, Patrick Bruel non plus.
Voilà une vérité qui devait être rétablie, au moins par égard pour le Zim, véritable auteur, lui, du non moins magnifique « She belongs to me », chanson qui n'a rien à voir.
S'il te plaît Carla, la prochaine fois, reprend des trucs plus connus, genre « My way » ou « Yesterday ». Après tout, tu ne seras pas plus ridicule que moi.

jeudi 3 juillet 2008

CARLA, COMME SI ON Y ETAIT...

Déception. J'ai eu beau scruter les alentours, détailler les plafonds, soulever les tapis et surveiller mes arrières, pas l'ombre d'un garde du corps ou d'un agent des renseignements généraux, aucune trace de micro caché ou de caméra espionne. C'est que, vu la situation, je m'étais préparé à tout : fouille au corps, passage sous détecteur de métaux, confiscation de mon téléphone portable, et, pourquoi pas, prise d'empreintes digitales et promesse signée de ne rien dévoiler sous peine de représailles cruelles, pv, saisie, redressement fiscal et autres avanies. Ben non. Rien de tout cela. Au contraire, je fus accueilli par de charmantes et souriantes demoiselles (des attachées de presse sans stress, c'est rare), installé confortablement dans un fauteuil club avec boissons à volonté, le tout dans le cadre agréable d'un salon-studio d'enregistrement sis du côté de La Motte-Piquet.Y'avait même la clim' ! Relax.
Tout ça pour quoi ? Pour écouter, en exclusivité et avant-première, comme la plupart de mes confrères, le nouvel album de Carla Bruni. Vous savez, cette hydre sonore, ce serpent de mer mélodique, cette arlésienne discographique dont on nous rebat les oreilles depuis plusieurs mois déjà. C'est que, impossible de l'oublier, l'épouse de notre président de la République chante aussi. C'était même son métier favori, avant de convoler en justes noces avec l'élu du suffrage universel. Donc, rien que de très normal, Carla publie un nouveau disque. Dans un contexte médiatico-politique évidemment très différent de celui des deux premiers. Mais nous autres, simples journaleux censés connaître la musique, nous ne sommes là que pour juger le contenu, rien d'autre.
Ceci posé en préambule, détaillons l'objet. Quatorze chansons rassemblées sous le titre de « Comme si de rien n'était » (promis, c'est comme ça qu'on va faire, nous aussi), sous pochette photographiée par Jean-Baptiste Mondino. Quatorze chansons, dont deux adaptations, l'une d'un texte de Michel Houellebecq (« La possibilité d'une île »), l'autre d'un classique de Bob Dylan (« You belong to me »). Le reste est signé de la dame, toute seule. Première constatation: les arrangements bluesy-pop, platounets et conventionnels (à côté, Cabrel c'est punk...) semblent n'avoir été concoctés que pour mettre en valeur la voix de la chanteuse. Une voix de gorge murmurée, au grain suave et à la raucité sexy jusque dans la respiration, façon Barbara dolente ou Françoise Hardy juvénile. A noter aussi quelques jolis textes élégamment troussés à la mode de jadis (avant la fin de la phrase, on devine un peu la rime, mais c'est sans frime, style « Je te veux jusqu'à en rendre l'âme, à tes pieds je dépose les armes »), dont beaucoup parlent d'amour, évidemment, mais aussi de l'enfance, du temps qui passe et de la mort qui guette. Bref, rien que des thèmes traditionnellement récurrents dans l'histoire de la chanson française, même si, en toile de fond, plane le souvenir d'un frère disparu. Le tout, tempo lent et émotion feutrée, se termine par une chanson en italien, rappel des origines de l'artiste.
Bilan? Si Carla ne peut prétendre à être la première gamme de France, elle fait désormais légitimement partie du cortège officiel des auteurs-compositeurs-interprètes de chez nous. Et pas besoin de limousine aux vitres fumées ni de garde républicain à cheval pour s'en persuader.