jeudi 31 janvier 2008

KING BURGER


Quand on lui demandait le secret de sa longévité, Winston Churchill répondait avec malice, tout en suçotant son cigare : « no sport ! » C’est cette formule comico-cynique qu’a choisie Rodolphe Burger pour baptiser son prochain album. Pourtant, du sport, il en fait à sa façon Rodolphe. Depuis qu’il a quitté les rangs de l’éducation nationale où il enseignait la philo, il y a un bail, l’ex-leader de Kat Onoma n’a pas arrêté. Outre les albums de son groupe, il s’est lancé dans une carrière solo, tout en gérant son label Dernière Bande, organisant un festival annuel dans sa vallée vosgienne natale, croisant le fer avec des tas de musiciens tous azimuts, du guitariste américain James Blood Ulmer au clarinettiste breton Erik Marchand en passant par un orchestre de l’Ouzbékistan, composant des musiques de films, des chansons pour Bashung, réalisant les albums des autres, comme ceux de Françoise Hardy, Jeanne Balibar ou Jacques Higelin. Pas mal pour un adepte de Lafargue, l’auteur du « Droit à la paresse », et de Lessing, à qui on attribue cette sublime devise anti-sarkozienne : "Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant."
Rodolphe Burger donc, est infatigable. On ne le dirait pas, à voir sa grande carcasse de doux timide. Surpris lundi dernier à Lille, où il s’est installé une dizaine de jours pour répéter ses prochains concerts, il nous a donné l’occasion de redécouvrir son étonnant jeu de guitare au sustain à la fois aérien et plombé, mélange métallique de moiteur velvetienne et de lenteur vaudou, avec cet art de tapisser l’espace sonore dans ses moindres recoins, sans débauche de décibels inutiles ni vaine exhibition de virtuosité.
Le dernier disque de Rodolphe lui ressemble, c’est bien le moins. Un recueil de titres au talk-over sombre et mélodique, collage de textes signés pour la plupart Olivier Cadiot sur ces accords burgeriens immédiatement reconnaissables et une production de Doctor L. En prime, un étonnant duo avec Rachid Taha, intitulé « Arabécédaire », ou comment apprendre l’arabe en deux riffs trois mouvements. Ce disque, qu’il défendra bientôt sur scène en trio, on ne l’entendra évidemment ni sur NRJ ni sur Skyrock, peut-être un peu sur France Inter. Et c’est tant mieux. Si on lui demande un jour le secret de sa longévité, Rodolphe Burger pourra répondre, avec ce sourire zen qui le caractérise : « no daube ».

mercredi 30 janvier 2008

LE HAUT DU PANIER


L’autre soir, zapping distrait sur les NRJ music awards (avares aussi, sans Amy Winehouse ni Mickey Jackson pourtant annoncés) à la télé. Et, du coup, constatation : les variétés françaises sont envahies par les castrats. Rien à voir avec un quelconque doute sur la virilité des chanteurs en question, on parle ici de tessiture vocale. Tous ces jeunes gens, en effet, s’évertuent à glapir plus haut que leur… culture, poussant la note comme d’autres tirent sur la corde, au risque de déraper parfois vertigineusement. On dirait qu’aujourd’hui, pour avoir une chance de flatter l’audimat, il faut rivaliser avec Jimmy Sommerville et les Bee Gees réunis. Plus t’es haut, plus t’es bon, coco. Y’a qu’à écouter les Christophe Willem ou Maé, les Calobispo et autres interprètes de « arandbi » local pour s’en convaincre. Ou Stanislas, petit nouveau classieux et doué, qui œuvre aussi dans le soprano stratosphérique.
D’accord, ça ne date pas d’aujourd’hui. Polnareff avait lancé la mode il y a quatre décennies, reprise par Goldman (qui m’avait affirmé un jour que s’il se la jouait si aigu, c’était parce qu’il avait débuté en chantant en anglais, explication qui en vaut une autre), ou par Juvet, mais lui c’était pour coller avec son look.
Mais où sont les gosiers d’antan ? Les bonnes voix rocailleuses de basson nicotinisé façon Brassens, Lama, Leclerc, Aufray, Annegarn, Arno et consorts. Les adeptes hexagonaux de Johnny Cash ou Leonard Cohen, aux accents graves et aux syllabes bourrues. Dépassés, enfoncés par ces cohortes de minets flûtés aux stridences androgynes et farinelliennes, oh hisse et haut. Je n’ai rien contre le style haute-contre, au contraire (Roy Orbison, par exemple, me tire des larmes). Mais point trop n’en faut. Régulons le suraigu, retournons à l’âge des caverneux et des tontons barytons, octavons vers le bas. Voilà, c’était juste un bon gros coup de gueule. Mais rassurez vous, rien de grave, docteur.

mardi 29 janvier 2008

STAIRWAY TO HAVENS


Ça fait bizarre de le croiser quarante ans après. Pourtant, il n’a quasiment pas changé, hormis cette barbe de mandarin qui pointe désormais par-dessus ses colliers chamaniques. Richie Havens était en ville la semaine dernière. Qui ça ? Invariable question qui revient dès que je cite son nom à mes amis même les plus érudits. C’est qu’on n’avait quasiment plus entendu parler de lui depuis un soir de l’été 69, dans un vaste champ de boue quelque part dans l’état de New York, une sorte de gigantesque feu de camp passé à la postérité sous le nom de Woodstock.
Oui, Richie Havens était au festival de Woodstock. Il est resté près de deux heures sur scène, même si le film n’a retenu de sa prestation que la chanson intitulée « Freedom ». Une sorte de gospel improvisé, sur les accords du standard « Motherless child », entonné par notre homme tout seul devant près de cinq cent mille spectateurs. Quand on lui rappelle les faits, Richie sourit, prétend qu’il ne s’était pas vraiment rendu compte de la portée de l’événement, lui qui sortait des bistrots de Greenwich Village. Et se lance dans une série d’anecdotes sur Jimi Hendrix ou Keith Moon, qu’il a côtoyé à cette occasion. Richie Havens est intarissable. Venu pour une interview d’une vingtaine de minutes, j’ai fini par passer l’après-midi avec lui. Après tout, je n’étais pas à Woodstock, moi.
Richie Havens publie un nouvel album, intitulé « Nobody left to crown » et cette fois distribué en France par Polydor. Un disque sobre et éclairé de l’intérieur, si l’on peut dire, tant ce gaillard de soixante-sept ans irradie chaleur et douceur. Pendant des années, il a été l’un des rares folkeux noirs, grandi à l’ombre de Dylan ou de Fred Neil. Un genre de Tracy Chapman masculin et avant l’heure. Son style de guitare, constitué de peu orthodoxes accords barrés avec le pouce, il l’a mis au point en trois jours, dans les années soixante, pour relever le défi d’un concert, lui qui se contentait d’écrire des poèmes et n’avait jamais mis les pieds sur une scène. Au début des années 70, ses reprises chantournées de Dylan (« Just like a woman ») ou des Beatles (« Here comes the sun » ) lui ont forgé une jolie réputation de barde humaniste, avant que le succès ne s’estompe peu à peu.
Sur le nouvel album, son vingt-septième, au milieu de ses propres compositions, il reprend le « Won’t get fooled again » des Who, en version acoustique, mais aussi des chansons de Jackson Browne ou Peter Paul and Mary. Juste une bouffée d’un temps jadis, certes nostalgique mais pas trop rétro. Un temps où… comment disait-on déjà ? Ah oui, peace and love…

vendredi 18 janvier 2008

PARKING SONG

Faut se garer. C’est la vitale préoccupation de tout bipède parisien qui possède une automobile et subséquemment se déplace avec le véhicule afférent, pour parler comme les gendarmes. C’est pas le tout d’affronter les bouchons périphériques zé centristes (ah, le boulevard Magenta, exotique et tortueux chemin de piste piégé que n’aurait pas renié le Jacques Tati de « Traffic »), d’éviter les vélibs en liberté zigzagante ou les scooters arracheurs de rétros. Il y a un moment où il est nécessaire de poser sa caisse, pour parler comme Bigard. Dès cinq heures du soir, on assiste donc à une lutte féroce et acharnée entre les prétendants aux rares places disponibles, prêts à en découdre pour quelques mètres carrés de bitume tarifé. Une véritable joute, avec ses escarmouches, ses stratégies et ses figures imposées.
Il y a celui qui pile net et bloque sans vergogne la circulation parce qu’il a cru apercevoir un « garé » qui faisait mine de commencer à penser à se barrer. Il y a ceux qui remontent la rue en trombe et en marche arrière, on ne sait jamais, il m’a semblé voir un clignotant tout là bas. Ceux qui postent leur femme ou leur chien façon vigiles menaçants montant la garde sur le trottoir, le temps de faire le tour du pâté de maison Ceux qui piquent une crise de nerfs parce ça fait une demi-heure qu’ils tournent en rond et que ça fait trois fois qu’on leur dérobe sous le nez la place tant convoitée.
Ceux qui tentent désespérément d’introduire leur 4x4 dans un minuscule réduit ou même une Smart deviendrait encombrante. Ceux qui poussent, à coups d’accélérateur vrombissant et de gomme de pneumatiques, les voitures de devant et de derrière, style « ôte toi de là que je m’y colle ». Ceux enfin, j’en suis, qui préfèrent s’installer délibérément à cheval sur les passages piétons plutôt que d’occuper abusivement l’emplacement réservé aux handicapés, même s’il n’y en a pas un seul qui habite le quartier. Dans toute guerre, il faut un minimum d’éthique, non ?
Une fois toutes ces solutions épuisées, restent le bateau « jour et nuit », la position du crabe en quinconce ou celle de la baleine échouée, avec pv et fourrière assurés. Des fois, ils t’embarquent même ta bagnole à quatre heures du mat’, quand tous les honnêtes contrevenants dorment encore. De nos jours, on ne respecte plus rien.

jeudi 17 janvier 2008

HALLELUYAH !



A 73 ans, Leonard Cohen reprend la route. Quinze ans que le barde canadien n’avait pas donné de concerts, presque autant, avoue-t-il, qu’il n’a pas touché à une guitare. Pas grave, Leonard, tu te contenteras de chanter. D’autant que sa voix, déjà grave à l’orée de sa carrière, a encore baissé d’une octave. C’est du moins ce qu’affirme Henk Hofstede, leader des Nits, qui vient d’enregistrer un magnifique album de reprises cohenniennes.
Le retour scénique de l’auteur de « Bird on a wire » ne va certes pas chambouler le Landernau mondial de la musique. Mais ça remue des tas de souvenirs. Je me souviens d’avoir harcelé l’unique vendeur de disques de Fontainebleau pour qu’il commande le premier album de Cohen, sur la foi d’une coupure de presse dans laquelle il était écrit que l’artiste « ressemblait à Dylan, mais en plus beau ». Je me souviens d’avoir été intrigué par la fille qui posait nue sur le verso de la pochette de « Songs from a room ». D’avoir bossé les accords de « Suzanne » pour frimer devant une demoiselle qui portait le même prénom. D’avoir acheté, dans la collection 10/18, les deux romans qu’il a écrits, « The Favourite Game » et « Beautiful Losers », mais ne les avoir pas lus jusqu’au bout.
Surtout, je me souviens d’avoir rencontré le Maître. C’était, je crois, en 1988, à l’époque de « I’m your man », un des derniers bons disques de Cohen, il faut l’avouer. Sur la photo de pochette, il dégustait une banane. Je me souviens lui avoir posé un tas de questions un peu débiles, genre « Suzanne, elle a vraiment existé ? », ou « Vous connaissez Graeme Allwright qui a traduit vos chansons en français ? ». C’est tout juste si je ne l’ai pas interrogé sur les rigueurs du climat canadien… Bref, une interview ordinaire et un peu bêbête, à laquelle se prêtait le maestro avec une bonne volonté touchante et dans un français parfait.
Avec nous, il y avait un photographe. Qui faisait tranquillement son boulot, c’est-à-dire figer la scène pour la postérité. A la fin de la rencontre, ledit photographe me demande « est ce que je peux poser une question, moi aussi ? » Bien sûr, mon vieux, vas-y, réponds-je avec une indulgente condescendance. « M’sieur Cohen, questionne donc mon acolyte entre deux clics, est-ce que vos origines judaïques ont une influence sur votre œuvre ? » Aïe, me dis-je, la gaffe, il va se mettre en colère, on va se faire virer. Pas du tout. La réponse qui suivit fut non seulement longue, sincère, érudite, passionnante et émouvante, mais elle constitua la teneur principale de mon article. Moi, le journaliste aux prétentions professionnelles, je venais de me faire damer le pion. Et de recevoir une belle leçon : les questions les plus directes sont toujours les meilleures.
Depuis, à chaque fois que j’interviewe quelqu’un, le souvenir de Leonard revient me hanter. Un sacré souvenir, y’a pas photo.

mercredi 16 janvier 2008

SI CE N'EST TOI...


Le rock est-il une musique fraternelle ? Sans doute pas, ou plus, le temps est passé où l’on se donnait du « brother » à qui mieux mieux, en se passant le joint au son du Jefferson Airplane (tiens, ça me rappelle une blague, qui courait à cette époque : qu’est ce que dit un fan des Grateful Dead lorsqu’il n’a plus rien à fumer ? « C’est quoi ce groupe de merde ? »).
En tous cas, l’histoire du rock est pleine de frères. Des frères de sang et de son, des frères ennemis aussi. Moi qui ai jadis fondé un groupe avec mon frère, j’ai toujours été sensible aux frangins musicaux. Les Kinks, par exemple, avec la famille Davis. Les Bee Gees, qu’on reconnaissait aux dents. Ou les Beach Boys, mais y’avait plein de cousins aussi. Les frères Winter, Edgar et Johnny (photo), inventeurs du rock albinos. Les frères Jackson, avec des soeurs en plus. Plus près de nous, les frères Finn, leaders interchangeables et versatiles de Split Enz puis Crowded House. Ah oui, y’a aussi AC/DC, avec Angus et Malcolm Young. Sans omettre les jumeaux, comme les irlandais des Proclaimers. J’en oublie, aidez moi.
Il y a des histoires de frères qui ont mal fini, style Abel et Cain : Mark Knopfler a viré Dave de Dire Straits, parce qu’il n’était plus assez bon… Et puis des histoires de faux-frères, comme les Ramones ou les Walker Brothers, qui n’ont jamais eu la même maman. Ou les homonymes dans le même groupe, comme Gene Clark et Mike Clarke chez les Byrds (Petula, ça n’a rien à voir).
Les frères, c’est bien connu, ça s’adore et ça s’engueule. « Toi tu seras bassiste » ordonne l’aîné. « Nan, je veux faire des solos de guitare », geint le cadet. Le petit dernier, lui, est invariablement batteur. Bon, il existe des groupes de sœurs aussi, mais là, ça nous entraînerait trop loin. Sans parler des frères restés inconnus, comme celui de Paul McCartney. Mais ne laissons personne dire que le rock est une musique de beaufs. Même pour rester dans la famille.

mardi 15 janvier 2008

vrai ou faux ? (2)

1) La première version du « Yesterday » des Beatles s’intitulait « Scrambled eggs » ( « Oeufs brouillés »)
2) Le vrai nom d’Elton John est James Osterberg
3) Eric Clapton a laissé sa place au dernier moment, dans l’hélicoptère qui a tué Stevie Ray Vaughan
4) Deux membres des Turtles se sont illustrés avec Frank Zappa
5) Les Who s’appelaient au début The High Numbers
6) Roy Orbison a écrit la chanson « Claudette » en hommage à sa sœur
7) Pink Floyd a tiré son nom d’un flamant rose pensionnaire du zoo de Londres
8) Bruce Springsteen débutant a accompagné Chuck Berry
9) Il y a eu deux Taylor dans le costume des Stones
10) Avant de fonder The Police, Sting était vigile
11) George Harrison, Bob Dylan, Mick Jagger, John Lennon et Paul McCartney ont enregistré un album mytique sous le nom de Masked Marauders
12) David Bowie et Lou Reed se sont battus comme des chiffonniers en public
13) Avant d’épouser Jim Kerr, Chrissie Hynde était la femme de Robert Plant
14) Tina Earnshaw, la maquilleuse de Kate Bush, a été nominée aux oscars pour son travail sur le film "Titanic"
15) Eddy Mitchell a été coursier à la BNP


Réponses :
1) vrai/ 2)faux : Reginald Dwight, James Osterberg est Iggy Pop/ 3) vrai / 4) vrai : Mark Volman et Howard Kaylan/ 5) vrai / 6) faux : c’était sa femme, tuée dans un accident de moto / 7) faux : le nom vient des bluesmen Pink Anderson et Floyd Council/ 8) vrai : « la pire expérience de ma vie de musicien » a-t-il affirmé par la suite/ 9) vrai : Dick (tout premier bassiste) et Mick (remplaçant de Brian Jones) / 10) faux : prof/ 11) faux : c’était un canular du journaliste Greil Marcus/ 12) vrai : le 23 avril 79 pour être précis 13) faux : Ray Davies/ 14) vrai…/ 15) faux : le Crédit Lyonnais

lundi 14 janvier 2008

pensée du jour (5)

"Le mixage consiste à faire rentrer un cercle à l'intérieur d'un carré.
L'espace qui reste dans les coins, c'est là que se trouve l'argent ! »
(Andrew Loog Oldham, ex-manager des Rolling Stones)

vendredi 11 janvier 2008

LES NEIGES D'ANTAN



Serait-ce un signe de vieillesse (disons de maturité) ? Je m’intéresse de plus en plus à l’Histoire. Celle avec un grand H, pleine de bruits et de fureurs, de destins glorieux ou tragiques, de conquêtes et de capitulations, de passions et de trahisons. Rien à voir avec Angélique Marquise des Anges ou autre Sissi Impératrice, je parle de l’Histoire, la vraie, celle dont on peut encore contempler les vestiges, visiter les lieux, humer les traces, flairer les péripéties.
Au lycée, pourtant, j’étais nul. Excepté 1515 et 1789 (ah oui, l’an 800 aussi, à cause de Charlemagne et de la rime), apprendre des dates par cœur me semblait aussi fastidieux et inutile que les problèmes de robinets qui fuient dans les exercices d’arithmétique. Je mélangeais l’ordre des rois de France (ils s’appellent tous Charles, Louis ou Henri…), n’avais qu’une vague idée de qui était Duguesclin ou Charles Quint, me contentais pour tout bagage anecdotique du cor de Roland à Roncevaux ou de la poule au pot d’Henri IV (Ravaillac était-il végétarien ?). Un cancre, las et même pas fier de l’être.
Et puis, au fil du temps, je me suis aperçu que ce qu’il y a de plus passionnant dans l’Histoire, ce sont les gens qui l’ont faite. Merci Lapalisse. Révélation aussi tardive que naïve, mais d’autant plus enthousiaste. Je me suis mis à scruter intensément les portraits d’époque, à essayer de deviner, derrière ces traits impassibles et figés par les siècles, ce qui pouvait bien se tramer dans la tête de ces personnages posant pour la postérité. Lui, là, avec sa mine arrogante et son pourpoint de velours, avait-il à l’esprit chasses épiques et conquêtes féminines, ou ne songeait-il qu’à amasser des écus sans se douter qu’il allait périr assassiné quelques mois plus tard ? Beaucoup arboraient de vilains nez, noble attribut obligatoire. Surprenant aussi de constater que les charmes de telle ou telle courtisane, célébrée pour sa croupe altière et son teint de lait, étaient à des années lumière des dictatoriaux critères de beauté d’aujourd’hui. Où sont passées les dames du temps jadis, chères à Villon et Brassens ?
En ce moment, je dévore la biographie de Marie Stuart, écrite par Stefan Zweig. Une sacrée gonzesse, la Stuart, si je peux me permettre. Poétesse et guerrière, amoureuse et emmerdeuse, célébrée par Ronsard et Du Bellay, capable de chevaucher pendant des jours entiers même enceinte de cinq mois, d’ourdir des complots tarabiscotés, d’organiser des assassinats sordides et de jongler avec la diplomatie internationale, tout en écrivant des sonnets au lyrisme émouvant. Reine de France (pendant un an seulement), puis reine d’Ecosse, enviée, jalousée, trompée, trahie, humiliée. Jusqu’à se faire décapiter par sa cousine Elisabeth d’Angleterre. Ah zut, j’ai dévoilé la fin… A côté, les aventures de Ségolène ou de Cecilia ressemblent à des extraits de la comtesse de Ségur.
La semaine prochaine, j’attaque la biographie de Marie-Antoinette. Il paraît que ça finit mal, aussi.

jeudi 10 janvier 2008

NE NOUS EMBALLONS PAS


Je suis rétif aux emballages. C’est même un des cauchemars de ma vie de consommateur au pouvoir d’achat indécis mais honnête. J’en rêve la nuit : cartons, boîtes, capsules, sachets, barquettes, berlingots dansent une sarabande effrénée sous mes prunelles horrifiées. Précision : j’ai, comme beaucoup, deux mains gauches au bout des poignets et une pathologique propension à laisser échapper tout objet qui n’est pas muni d’au moins une poignée facilement et solidement préhensible. Savonnettes, lunettes, stylos, cds, bouquins et autres ustensibles quotidiens, subissent sous ma poigne fébrile l’inexorable loi de la pesanteur décrite par ce bon Isaac Newton, c’est à dire une piteuse chute, avec pertes et fracas, sur le plancher. Je suis le roi du bris en tous genres. Un tombeur pro, un casseur né.
Les emballages servent, comme leur nom le proclame fièrement, à emballer. Sauf qu’il faut les ouvrir. Trouver la chevillette et la bobinette cherra. C’est là tout le problème, mon problème. Une véritable gymnastique doublée d’un intense effort de concentration : d’abord dégotter les précieux sésames greffés par le fabricant, languettes, opercules, adhésifs et autres pointillés à découper. Ensuite, le combat peut commencer.
Après avoir lutté en vain bec et ongles, au risque d’écornifler lunules, bridges et plombages, il ne reste plus qu’à s’armer d’instruments contondants, couteaux, ciseaux, pinces et, pourquoi pas, scie égoïne (pas encore essayé la perceuse). Prenez les ampoules électriques, par exemple. En général, elles se nichent par paire, dodues et arrogantes, dans une sorte d’étui plastifié quasiment à l’épreuve des balles. Faut attaquer par derrière, du carton renforcé, en frôlant l’amputation à chaque effort. Si j’arrive à en extirper au moins une intacte, c’est gagné. Et les pots façon confitures de grand-mère, sécurisés par du caoutchouc scellé sous vide : ça peut finir à coups de marteaux. Je passe sur les boîtes de conserves dont la languette d’ « ouverture facile » se pète invariablement à la moitié de sa course, sur les boîtes de lait avec bec verseur intégré plus aisément déchirable qu’énucléable, et sur la cellophane inviolable qui enveloppe aussi bien les cds que les plats surgelés.
Il paraît que nous autres Français, balançons environ 100 milliards d’emballages ménagers par an. En adepte consciencieux du recyclage, je respecte soigneusement les bacs poubelles prévus à cet effet. Oui, mais où jeter les pansements ?

mercredi 9 janvier 2008

L.P. ME !


Allez, on va jouer les vieux ringards (pléonasme). Dans son blog aussi érudit qu’aventureux, mon camarade Philippe Dumez (nullement ringard, lui) faisait récemment remarquer que l’essor du mp3 et des lecteurs idoines avait fini par tuer la notion d’album. Que désormais, on n’écoutait plus que des titres et non des disques. Que, tel le héros de « High Fidelity » de Nick Hornby, les consommateurs de musique, légale ou non, se fabriquaient leur propre compil en grapillant des morceaux à droite à gauche, sans se soucier du contexte dans lequel ils étaient nés, c’est-à-dire de la notion d’œuvre. Comme si, dans un roman, on n’extrayait qu’un chapitre pour le coller à la queue-leu-leu avec d’autres. Visez le best of : un paragraphe du « Vieil homme et la mer » accolé à quinze lignes du « Voyage au bout de la nuit », précédant un échantillon d’ « A la recherche du temps perdu » et, pourquoi pas, un extrait des « Fleurs du mal » et un verset de la Bible. Imaginez le même bricolage avec vos films préférés, ça donne aussi une idée du résultat.
Bref, c’est le cas de le dire, voici l’avènement de la culture du Listener Digest. Qui ne date pas d’hier, c’est vrai. Les greatest hits et autres collections nostalgiques (« le meilleur des sixties », « les plus belles chansons d’amour », « flirtez sous les palétuviers », etc) ont toujours existé. Des kits triés-découpés-pesés-emballés sous vide, comme les assortiments de fromages de raclette dans les grandes surfaces. On ne s’insurge pas (la raclette, on aime ça), on constate.
Et on s’interroge. Dans cet univers du prêt à mâcher en rondelles, que serait-il advenu de « Blonde on blonde », « Tommy », « Sgt Pepper’s » et autres « Village Green Preservation Society » ? Ces albums-monuments historiques (à l’époque, on disait « concepts ») qu’on savourait dans leur intégralité, des premières notes à la dernière mesure, pour lesquels chaque écoute offrait de nouvelles découvertes sonores, dont on finissait par connaître les enchaînements par cœur, et qui formaient un tout indivisible, indissociable, inaliénable. Je vous parle d’un temps… bla bla bla.
A quoi bon, pour un artiste, s’échiner à écrire quinze chansons, à les enregistrer et à choisir soigneusement l’ordre dans lequel elles figureront sur le disque, quand il n’y en aura, au mieux, qu’une ou deux, compressées comme des sculptures de César, qui parviendront aux oreilles du public ? Et puis la pochette, hein, la pochette ? Le bonheur d’en feuilleter le livret, d’en déchiffrer les crédits, d’en admirer les illustrations, avant de la ranger soigneusement (par ordre alphabétique, c’est, en gars pratique, ce que je préconise) dans les rayons de sa discothèque. Imagine t-on lire un bouquin sous formes de bêtes feuillets photocopiés ?
Je sais, tout ça c’est du passé. L’album est mort, vive l’album. Moi qui ai conservé la plupart de mes vinyles (ça prend de la place mais c’est idéal pour l’isolation phonique et thermique), je me fais parfois l’effet d’un vieil amateur d’antiquités exotiques, style collectionneur de capsules de bouteilles de bière ou de timbres postes animaliers. Ringard, je vous avais prévenu.

mardi 8 janvier 2008

FACES DE BOUCS


lundi 7 janvier 2008

LA GUERRE DES BOUTONS


J’ai une ambition : réussir à commander à ma télécommande. Mes télécommandes, plutôt, tant notre vie est envahie par ces petits boîtiers hérissés de boutons censés nous faciliter l’existence. C’est-à-dire nous éviter de bouger les fesses hors du canapé Ikea ou du fauteuil crapaud en mettant à notre portée le rêve de tout militaire gradé : donner des ordres à distance. Ainsi, comme vous sans doute, j’ai une télécommande pour le téléviseur, une pour la live box, une autre pour le magnétoscope, encore une pour le lecteur dvd, sans parler de la chaîne stéréo, du radio-cassette, et je dois en oublier. Un cheptel de mini-monstres oblongues et plastifiés qui réclament leur ration de piles et rivalisent de sophistication ésotérique. C’est simple (enfin non, compliqué), il n’y en a pas un qui ressemble à l’autre.
Je me suis toujours demandé si « concepteur de télécommandes » était un vrai métier. Y a-t-il vraiment des gens rémunérés pour imaginer ces dédales de fonctions labyrinthiques aux commandes microscopiques disposées dans un ordre fantaisiste ? Si oui, ces mecs-là ne regardent jamais la télé ou alors, grâce à leurs salaires forcément conséquents, ils ont un majordome grassement payé rien que pour manipuler le machin à leur place.
Que réclame le commun des téléspectateurs à une télécommande ? De pouvoir allumer et éteindre la télé, changer de chaîne, augmenter ou réduire le son et basta. Pareil ou presque pour l’amateur de dvd qui veut pouvoir sauter de plage en plage, éventuellement choisir son langage et, but ultime, faire démarrer le film. Tout ça ne devrait occuper que peu d’espace sur le satané boîtier, juste quelques indispensables boutons (pardon de me répéter, mais j’ai regardé dans le dico, les synonymes de « boutons » ne sont pas légion, ou alors c’est « scrofule », « chancre » ou « furoncle », ce qui ne colle pas avec mon discours. Quoique…).
Ben non. Mes télécommandes à moi sont bourrées de pastilles colorées avec écrit dessous des mentions comme « timer on screen », « sleep », « video + », « shuffle », « surround », sans parler de celles qui sont ornées de signes cabalistiques auprès desquels les hiéroglyphes égyptiens ressemblent à une écriture enfantine. Tu appuies dessus au hasard, juste pour voir, et paf, tu as déréglé l’écran, niqué les couleurs ou paumé l’image. Je vous le demande solennellement, quel honnête citoyen, qui paie ses impôts, ne télécharge (presque) jamais de films piratés et regarde le JT tous les soirs à 20 heures, a besoin de la fonction « timer on screen » ? De quoi, justement, vous filer des boutons.

vendredi 4 janvier 2008

ALLUMER LE FEU

Donc, depuis le 1er janvier, plus le droit de fumer dans les restos et les bistrots. Comme à New York, Londres, Rome, Stockholm et autres, et tant pis pour la fameuse et fumeuse exception culturelle française. Du coup, voilà Roselyne Bachelot, la sémillante ministre qui surveille à la fois notre précieuse santé et le trou de la sécurité sociale, qui minaude à la télé : « boire un bon verre de vin, avouez que c’est quand même bien mieux ! ». Son collègue de la sécurité routière a dû sursauter, dans son bureau hérissé de radars. Et Bachelot de renchérir : « c’est la moindre des choses que de respecter les non-fumeurs ». Vrai, mais pourquoi ne pas réserver certains établissements aux accros de la clope ? Trop simple ou trop compliqué, il doit y avoir quelque chose qui m’échappe. Comme dans la rue, quand vous allumez votre mégot et qu’un passant qui vous croise prend aussitôt une mine dégoûtée en chassant l’air à grands gestes, avant de poursuivre son chemin à travers les fumées des pots d’échappement.
Voilà donc qu’on a divisé notre bon peuple en deux nouvelles catégories : ceux qui inhalent la pollution habituelle et ceux qui s’en collent une dose supplémentaire pour le plaisir. On avait déjà les riches et les pauvres, la droite et la gauche, les automobilistes et les motards, les homos et les hétéros, les mac et les pc, maintenant y’aura les fumeurs et les non-fumeurs. Pas la guerre, non, mais une sorte de cohabitation tendue à base de suspicion et, qui sait, de délation.
Allumer un clope en société va devenir aussi obscène et répréhensible que d’exhiber son sexe ou de montrer son cul. Remarquez, tant qu’on peut le faire chez soi… Oui, mais aux Etats-unis, qui, comme chacun sait, sont en avance sur nous de plusieurs longueurs, il y a déjà des locataires qui tentent d’interdire l’usage du tabac dans leur immeuble. Plus le droit de fumer dans son appartement.
Moi, qui ne suis pourtant pas d’un naturel exagérément optimiste, je vois quand même un truc positif là-dedans: devant les portes des restos ou des bars, le clope au bec, on va pouvoir entamer des conversations et, qui sait, lier connaissance. Et on ne passera plus pour un dragueur lourdingue en prononçant la phrase rituelle, désormais devenue signe de reconnaissance tribale : « z’avez du feu ? »

jeudi 3 janvier 2008

FAUT RIGOLER


La semaine dernière, juste avant Noël, Monsieur Henri a fait ses adieux à la scène. A quatre-vingt-dix piges, il a ses raisons et on ne peut pas lui en vouloir. Malgré tout, ça fait un petit pincement au cœur. Même si, depuis « Jardin d’hiver » et le retour de succès qui s’ensuivit (je me souviens de papiers dithyrambiques dans Les Inrockuptibles, gag dont même Salvador n’aurait jamais entrevu la possibilité), j’étais devenu moins client du loustic. Surtout de son côté crooner, entre Frank Bossa et Sinatra Nova, qui a toujours souffert de n’être point reconnu comme tel jusqu’à renier sa carrière d’avant. Pour moi, Salvador, c’était surtout, outre un excellent guitariste et un compositeur idoine, une bonne, saine et franche rigolade. En France, on méprise souvent la franche rigolade. Sauf que Salvador, lui, n’a jamais demandé audience au pape et que son humour n’a que très rarement versé dans la vulgarité franchouillarde. Ou alors Boris Vian, avec qui il a écrit une bonne centaine de chansons, était l’ancêtre de Cauet.
J’ai été longtemps fan d’Henri Salvador, le seul artiste capable de chanter à la fois « Faut rigoler » et « C’est pas la joie ». Gamin, je ne ratais pas une de ses « Salves d’or », l’émission de télé où il se métamorphosait avec autant d’aisance en soubrette tyrolienne, en doudou autoritaire ou en flic grognon. J’adorais sa version de « Shame on you », traduite par « J’aime tes genoux ». Son « Blues du dentiste » ou son « Twist SNCF » itou. L’unique point de désaccord était qu’il prétendait haïr le rock. Je me souviens d’une conversation, à l’occasion d’une reprise qu’il avait faite du « Layla » d’Eric Clapton, au cours de laquelle j’avais tenté en vain de lui démontrer que cette chanson faisait partie, justement, de l’histoire du rock. J’aimais son rire tonitruant, sa façon d’appeler tout le monde « gosse de riche » et sa verdeur légendaire : en reportage avec lui dans les rues de New York, il y a une dizaine d’années, je le revois se retourner sur toutes les belles filles qui passaient sur le trottoir.
Bref, j’ai beaucoup de tendresse pour Mister Henri, son adresse matoise à la pétanque, sa bouteille de pinard au pied du micro, ses souvenirs de musicien aux côtés de Ray Ventura et de Django Reinhardt, son amitié avec Quincy Jones, tout un pan de son histoire musicale longtemps ignorée du grand public. J’ai envie de lui souhaiter une longue et heureuse retraite. Bercée par le seul grand secret de sa longévité qu’il ait jamais consenti à avouer : la sieste.

mercredi 2 janvier 2008

BONANÉ


Y’a des huîtres, du foie gras et du champagne. Voilà un réveillon qui respecte la tradition. À minuit moins cinq, on allume la télé, histoire de voir le décompte en direct et tant pis pour la tronche de Sébastien en prime. 5-4-3-2-1… Zéro ! ! ! ! Embrassades, congratulations, compliments, serments, accolades, hourvari. Et puis, soudain, le silence. Chacun est penché sur son téléphone portable, en train de pianoter sur le clavier.
Voilà une assemblée de quinze fêtards hilares brusquement transformés en petits téléphonistes studieux. Tout juste si on ne se tourne pas le dos. Texto. Y’a ceux qui envoient le même message stéréotypé à tout leur carnet d’adresses. D’autres qui personnalisent en rajoutant chéri, Isabelle, Jean-Claude ou Brigitte. Certains phonétisent, style « bonané », d’autres succombent à l’humour de comptoir façon « bananier-pomme sautée » (y’a aussi « beaux nénés », pour les fans de Bigard), d’autres encore font dans le style fleuri, en respectant ponctuation et accents.
« Merde, ça capte mal ici » râle un télégraphiste frustré, en oubliant qu’au même instant, ils doivent être plusieurs millions à balancer dans la stratosphère la même virtuelle missive. Des myriades de petits SMS frétillants et scintillants, s’entrecroisant et se télescopant dans l’espace, tels des spermatozoïdes sidéraux, d’électroniques étoiles filantes porteuses d’espoir, d’amour et de fraternité. Un zeste de poésie dans un océan de technologie. Allez, bonané !