vendredi 30 novembre 2007

LEPREST A CHANTER


"Tout c’qu’est dégueulasse porte un joli nom ». Allain Leprest aussi, mais ce qui est dégueulasse c’est qu’on ne le reconnaisse pas. Je ne veux pas dire dans la rue ou au bistrot, je parle de reconnaissance artistique. Quand on cite les sempiternels « grands » de la chanson d’expression française, Brel, Brassens, Ferré, Trenet et Cie, on devrait immanquablement ajouter Leprest. Et Boby Lapointe, mais c’est un autre blog. Car le Leprest en question a sans doute écrit les plus fulgurants textes de toute l’histoire de la rimaille mélodique. Des strophes taillées dans le steak, des vers pas piqués des hannetons, des stances à la prestance intense, des couplets qui s’accouplent avec la grâce brutale d’un coït sauvage et extatique.
Leprest est une sorte de carnivore des mots. Il les balance tout crus, encore frémissants et convulsifs, sans paraître les polir ni les soupeser, les assemble pourtant avec la précision d’un horloger helvétique, la rigueur amoureuse d’un artisan sculptant le bois brut. Quelqu’un capable d’écrire, à propos de sa rencontre avec sa future compagne, dans le décor populo de la Courneuve, « j’ai suivi tes talons qui cousaient le trottoir, cent cageots de citrons racontaient ton histoire, des gouttes d’incendies perlaient sur le comptoir… » n’est pas qu’un poète. Plutôt un mateur boulimique, un culbuteur de sensations, un taggeur graphomane. Allain Leprest ne fait pas qu’écrire, il chante aussi, souvent sur des musiques de son alter-égal Romain Didier, et a déjà enregistré une dizaine d’albums aussi denses que dingues. Sur la pochette d’un de ses disques, intitulé « Nu », il posait en futal et marcel. Pour le voir à poil, il faut écouter ses chansons.
C’est un drôle de nom que celui qu’il porte. D’abord le prénom, Allain, enrichi de deux « L » pour mieux s’envoler, avec allure et allant. Puis le patronyme, dont on ne sait pas vraiment si on doit le prononcer « le preste » ou « le prêt ». Les deux sans doute, tant il a offert avec une prolixe désinvolture. Les Nougaro, Higelin, Annegarn ou Guidoni l’ont toujours considéré comme un pair. Les Kent, Lantoine, Tordue ou Têtes Raides pourraient l’appeler papa.
Justement, ils sont tous là, ou presque (voir le menu sur l’ardoise), pour payer leur tribut et leur tournée, rassemblés sur un album hommage au titre convivial, « Chez Leprest » (éd Tacet). Chez Leprest, il y a des nappes à carreaux et des dames de pique, des trognes rubicondes et des litrons de rouge, des serveurs pas serviles et des zazous de zinc, à boire jusqu’à plus faim, à manger jusqu’à plus soif. Comme il dit : « Quand j’ai vu, je bois double ». Santé.

mercredi 28 novembre 2007

C'EST COMME CA...

Je n’ai rien à dire d’intelligent, ni de larmoyant. Je viens juste d’apprendre le décès de Fred Chichin, moitié du duo Les Rita Mitsouko. Je ne le connaissais pas personnellement (une ou deux interviews), mais j’aimais bien son côté gavroche tendre et faux loubard dandy. Et ses coups de gratte cinglante, à l’efficacité sans frime. À chaque fois qu’un musicien disparaît, on se sent un peu plus seul. Salut Fred.
PS (rédigé à 23h):
Ce soir, aux JT de France 2 et TF1, sujets d’ouverture : " il ne s’est rien passé la nuit dernière à Villiers-le-Bel " . Suivent, dans le désordre, Poutine en campagne, l’arrestation d’un serial killer à Mulhouse, les petits français cancres de l’Europe en lecture, un caniche devenu le seul héritier de la milliardaire propriétaire de l’Empire State Building, un crétin qui collectionnait les obus de la dernière guerre dans son pavillon, une institutrice britannique arrêtée au Soudan parce qu’elle avait laissé des enfants surnommer " Mahomet " leur ours en peluche et les heurs et malheurs de l’équipe de foot de Lyon. En toutes fins de journaux, 30 secondes sur Fred Chichin sur TF1, environ une minute sur France 2. Suivront, sur la Une, 5 minutes consacrées à l’enregistrement du dernier album de Johnny Hallyday, sponsorisées par Poweo sous le titre "L'énergie positive".
No comment.

LES BARDES A PAPA

Qu’est ce qu’on raconte, dans les chansons ? La plupart du temps (98 % ?) qu’on est triste parce qu’elle (ou il) nous a quittés, qu’elle (ou il) ne nous aime plus, et pourtant ses yeux sont comme les étoiles dans le ciel, son corps est une liane souple et sauvage et ses cheveux des fils de lin qui virevoltent dans la bise, même qu’on serait prêt (e) à tout pour qu’elle (il) revienne, lui offrir des perles de pluie, et tiens, s’il le fallait, être l’ombre de son chien. Donc, à priori, on parle d’amour. Celui avec un A majuscule, qui fait chanter les blondes et danser le monde.
Certes, mais l’amour, ça n’est pas que ça. On peut en varier les sujets et les plaisirs, par exemple dédier une chanson à sa chienne (« Zaza », Thomas Fersen) voire à son cheval (« Stewball », Hugues Aufray) ou sa mouche (« Mireille », Dick Annegarn), à son pays (« Douce France », Trénet) ou à sa région (« Made in Normandie », Stone et Charden), aux paupiettes de veau (« Paulette », Les Charlots) ou aux filles qui travaillent à la chaîne (« Le Playboy », Dutronc), au son du cor le soir au fond des bois ou à la musique qui-vient-de-là-qui-vient-du-blues. Bref, y’a de quoi faire.
Curieusement, il est un amour qu’on évoque peu dans les chansons, celui qu’on voue à ses géniteurs. Si les mamans ne sont pas trop mal servies (on ne va pas en dresser le menu ici), les papas, eux, n’ont droit qu’à de rares hommages. Depuis Victor Hugo et son héros au sourire si doux, et, disons, Daniel Guichard et son « vieux » (ah, Goldman aussi, qui en 1976 a enregistré un morceau intitulé « C’est pas grave papa »), on ne se bouscule pas au portillon de la célébration paternelle. On se souvient bien sûr de Barbara et de son émouvant « Nantes », et, en cherchant un peu, on dégottera Linda Lemay, Maïdi Roth, Amel Bent ou Chimène Badi qui toutes ont chanté la gloire ou l’absence de leurs pères. Rien que des femmes. Comme si les artistes masculins ressentaient pudeur et gêne à aborder un tel œdipien sujet.
Etienne Daho n’en a que plus de mérite, dans son dernier et excellent album « L’Invitation », à dédier une chanson à un père disparu, qu’il a peu connu. Ça s’appelle « Boulevard des Capucines », et, de l’aveu même d’Etienne, le texte vient en partie d’une lettre adressée par Daho père à Daho fils. C’est simple, digne et beau. Triste aussi. Et même si c’est perso, ça parle à tout le monde, preuve que c’est réussi. On dira ce qu’on voudra, mais parfois ça a du bon, la chanson de papa.

mardi 27 novembre 2007

ELLE C’EST EUX

D’accord, ils ont besoin de fric. Comme tout le monde. Sauf que eux, ils ont une image publique à préserver, à soigner. C’est leur métier de ne pas avoir l’air ridicule, ils ont bossé dur pour ça, pris des cours peut-être. La plupart font gaffe à la façon dont ils s’habillent, où ils sortent et avec qui, y’en a même qui font soigneusement retoucher leurs photos. Alors qu’est ce qu’ils vont tous faire dans cette galère ? Je veux parler de la plus horripilante pub vue à la télé depuis belle lurette (l’époque de la mère Denis sans doute, quoique depuis, il y a eu le « 118-218 »…).
C’est filmé en plan fixe, on voit des silhouettes qui s’agitent derrière, ombres chinoises affairées à travers des baies vitrées façon bureaux « paysagers », et on entend une voix off, mi-goguenarde, mi-paternaliste. En gros plan, une galerie de personnages, censés représenter, j’imagine, un échantillon de la société française. Il y a le couple de provinciaux naïfs, le businessman à qui on ne la fait pas, la snob méprisante, l’ado méfiant, etc, etc. Bref, l’ordinaire de la clientèle d’une banque. Ca tombe bien, puisqu’on est censé être dans une banque, LCL pour être précis, mais vous l’aviez reconnue. Une fois énoncés à toute vitesse les multiples et alléchants avantages proposés par notre banquier jovial, le spot se termine invariablement par la formule « alors, heureux ? » « Ah vouiche ! » articulent alors les chanceux clients sur toute la gamme de la satisfaction soulagée.
Depuis plusieurs mois, on aura ainsi vu défiler, dans le désordre et sans limitation de casting, Pierre Arditi (qui fait aussi la voix off, il aime bien tout faire, Arditi), François Morel, Lambert Wilson, Victoria Abril, Catherine Jacob, Julie Gayet, Lorant Deutsch et même Antoine de Caunes. Ah non, pas Antoine de Caunes ! Ben si, Antoine de Caunes… visiblement moins à l’aise que quand il interviewe Paul McCartney, mais chacun son métier.
Le slogan de la banque, c’est « demandez plus à votre argent », suite logique d’une formule présidentielle désormais célèbre. Demander plus à son argent, ça ne s’appelle pas vivre à crédit ? Les pubs ont été réalisées par Jean-Michel Ribes, auteur et metteur en scène de théâtre bien connu. Pas sûr qu’il décroche un Molière pour ça.
Au fait, j'ai un compte chez LCL. Si ça se trouve, je ne le sais même pas, moi aussi je suis heureux.

lundi 26 novembre 2007

JIMI NEUTRON


La question continue de tarabuster fans et historiens : que serait-il advenu de Jimi Hendrix s’il avait survécu à ce funeste jour du 18 septembre 1970 ? Se serait-il lassé de cramer ses grattes et de sculpter des riffs à coups de langue ? Serait-il devenu droitier, joueur d’ukulélé, rappeur, dj ? Aurait-il fait le bœuf avec Prince, dragué Madonna, soutenu Hillary Clinton ? Serait-il toujours une star, ou se contenterait-il de cachetonner, comme Mick Taylor ou Ike Turner, dans de modestes cabarets de jazz ? On sait qu’avant de disparaître, le Gaucher Véloce préparait une collaboration avec Gil Evans et Miles Davis. Le Voodoo Chile, autodidacte rebelle à toute structure harmonique ou stylistique, avait-il l’ambition de devenir un musicien « sérieux », le genre dont on déchiffre les partitions dans les conservatoires ?
On a coutume de dire qu’après Hendrix, la guitare électrique n’a plus jamais été la même. Qu’il a transformé l’instrument phallique en objet féminin. On s’est aperçu qu’une guitare avait des hanches, qu’elle pouvait gémir, sangloter et hurler pourvu qu’on la cajole entre douceur et violence. Avec sa guitare acoustique, Dylan a inspiré des quarterons de gratouilleurs du dimanche, de gosiers éraillés des petits matins nicotinisés de rigueur. Hendrix, lui, a dissuadé nombre d’apprentis. Impossible de l’imiter, ou plutôt, sans intérêt. Jouer comme Hendrix est absurde puisqu’on n’est pas Hendrix.
Plus que la technique, l’originalité ou le charisme, Hendrix avait le génie de n’être que lui, ce qui, pour un artiste, représente la quête ultime. De donner l’impression de réinventer le blues, de balayer le rock, d’épousseter le jazz sans même y prêter d’importance. Du coup, on excuse tout : ses approximations scéniques à la nonchalance arrogante (chewing-gum dans le bec), ses tenues d’Indien, ses reprises superfétatoires (« Wild Thing »), son côté diarrhéique qui a fait le bonheur mercantile de tant de vautours du disque.
Aujourd’hui, on ressort en dvd le concert fameux de Monterey, celui avec la burette d’essence. Anecdote : la Fender calcinée (à moins que ce ne soit le vestige d’un autre concert, au secours Yazid Manou !) a été rachetée ensuite par Frank Zappa et exposée telle quelle, l’an dernier à la Cité de la Musique. Plus qu’une relique, un symbole : depuis que leur meilleur amant n’est plus là, toutes les guitares sont meurtries.

vendredi 23 novembre 2007

pensée du jour (3)

Une rengaine est un air qui commence par vous rentrer par une oreille et qui finit par vous sortir par les yeux. (Raymond Devos)

jeudi 22 novembre 2007

CRAZY PHIL


Phlippe Dumez est fou. Le genre à passer un mois à reconstituer un puzzle de 20 000 pièces sur sa table de cuisine, à hanter les vide-greniers de la région parisienne juste pour dénicher l’aéroport complet en lego qui manque à sa collection, à amasser pendant des années les vieux vinyles de Kenny Rogers avant de les refiler tous aux copains, à se rendre à bicyclette dans des concerts de groupes obscurs au fond de bouges humides ou à entreposer des kilomètres de bandes dessinées dans ses placards. Philippe Dumez est fou, en plus il ne s’appelle pas Philippe Dumez, mais on s’en fout. Car c’est sous ce patronyme-là qu’il rédige son blog (http://iwannabeyourblog.canalblog.com/) avec l’acharnement et la régularité d’un entomologiste habitué à épingler les papillons les plus rares.
Dans son blog, Philippe Dumez a cité mon blog à moi. Ah bon, ça s’appelle un renvoi d’ascenseur, alors ? Plutôt un échange de monte-charge, je dirai. Car Philippe Dumez ne se contente pas de chroniquer sur le net d’improbables cds introuvables ou de raconter sa dernière séance de cinéma en compagnie de sa progéniture. Il écrit aussi des petits bouquins, que les éditeurs ne sont pas assez fous pour publier et ils ont bien tort. Le dernier en date, réalisé à compte d’auteur (au bureau, Philippe Dumez bosse non loin d’une photocopieuse et c’est bien pratique) s’intitule « Fan Fictions, saison 1 » (pour le recevoir, envoyez un mail à philippedumez@noos.fr).
Un recueil de nouvelles érudites et saugrenues, basées sur le principe du « Et si… ? » Et si Nino Ferrer avait pris la place d’Otis Redding dans le funeste aéroplane que l’on sait ? Et si Claude François n’était pas mort en 1978 mais s’était réfugié à Berlin avec David Bowie et Iggy Pop ? Et si Brian Jones et Paul McCartney s’étaient dissimulés sous le masque des Residents ?
Dans cet opuscule foutraque et iconoclaste, on croise aussi Christophe en pizzaiolo new yorkais, un Elvis japonais, Hallyday devenu chanteur de Magma, Johnny Cash enlevé par des extraterrestres, on en passe, et pas des pires. En plus, Philippe Dumez prépare une suite qui, affirme t-il, mélangera Buddy Holly et Alain Afflelou, Kurt Cobain et Jeff Buckley, Townes Van Zandt et Elton John. C’est dingue comme il est fou, Philippe Dumez.

mercredi 21 novembre 2007

BOULE DE NEIGE


« Les chansons de Leonard Cohen ne sont pas faciles à interpréter : elles sont non seulement très graves, mais aussi extrêmement lentes… » C’est Henk Hofstede qui le dit, et il sait de quoi il parle. Depuis presque un an, le leader des Nits (ce groupe hollandais magique et sous-estimé, véritables Beatles des polders sur lequel on reviendra forcément dans un prochain blog : les Nits, c’est mon dada…) s’est attaqué au répertoire du Canadien mystique. Avec son bien nommé Avalanche Quartet, orchestre réuni pour l’occasion, il propose une relecture de l’œuvre de Cohen. Des standards inévitables, comme l’éternelle « Suzanne » ou le planant « Bird on the wire », à de plus obscures chansons presque oubliées, comme « Sisters of mercy » ou « Hey, that’s no way to say goodbye ».
A priori, chanter du Cohen n’a rien de très folichon ni très aventureux. Les hommages au maître ne manquent pas, et on se dit surtout que rien ne vaudra l’original, qui, déjà, incite parfois à la sieste, même respectueuse. Pourtant, l’Avalanche Quartet a réussi l’exploit, non pas d’adapter le répertoire sacré, mais de le rhabiller avec les vêtements (coton, lin, soie) qu’il n’aurait jamais dû quitter. Entre guitares, claviers, contrebasse ou violoncelle, Henk et ses compagnons bataves parviennent à tisser des climats d’une pureté organique à la fois zen et convulsive, où chaque note semble frémir d’une émotion qu’on n’avait plus ressentie depuis « Songs from a room », en 1969.
L’histoire commence en 1988, quand Henk et Leonard se croisent sur un plateau de télé. Cohen, qui n’a plus de musiciens, propose aux Nits de l’accompagner en tournée. Mais ceux-ci ont déjà des engagements et doivent décliner l’offre. Henk ne s’en est jamais remis. Pas plus que moi, qui ai eu la chance d’assister à l’unique concert de l’Avalanche Quartet, à Rennes au mois de mars dernier. Un moment de pure magie, comme on dit dans les émissions culturelles.
On peut retrouver tout cela sur disque, évidemment non distribué en France, mais disponible sur le site internet www.avalanchequartet.nl/AQeng/AQengcd.html.
Une occasion de se replonger dans les souvenirs immaculés d’un temps reculé, longtemps avant que Leonard ne devint scie.

mardi 20 novembre 2007

Cherchez l`erreur (2)...


lundi 19 novembre 2007

DORZéDéJA

On a tous des tics de langage. Moi, par exemple, j’emploie souvent l’expression « en l’occurrence ». Ou bien, mais là c’est en privé, « putain fait chier ». Je déteste qu’on dise « par contre » au lieu de « en revanche », ou « au niveau de » à la place de « en ce qui concerne ». Dans le temps, j’avais un prof de français qui commençait toutes ses phrases par « ceci dit… ». Ça n’a pas traîné, on l’a surnommé Sidi.
À la radio et à la télé, ils sont bourrés de tics. Je ne parle pas des rictus de Ruquier, mais des locutions prêtes à mâcher qui ronflent dans la bouche des présentateurs et animateurs, surtout des journalistes. Faites le test. Pas un bulletin d’information, pas un JT, sans que ne soit prononcé au moins une demi-douzaine de fois, le fatidique « d’ores et déjà ». « Le président Sarkozy a d’ores et déjà annoncé qu’il ne reviendrait pas sur les réformes ». « Les syndicats de cheminots ont d’ores et déjà voté la reconduction de la grève ». Etc, etc. Y’a des dorzédéjas partout.
D’accord, c’est tout ce qu’il y a de plus français. Ça vient même du latin « ores » qui veut dire « maintenant ». Mais sacrément lourdingue. Peut-être qu’ils croient, les gens de la télé et de la radio, que ça fait plus savant, plus intello que de dire simplement « déjà ». Que c’est long en bouche, donc élégant, alors que ça ressemble à un gargarisme. Les gens, dans la rue, ne parlent pas comme ça. Imaginez votre épicier ou votre marchand de journaux vous rendre la monnaie en affirmant « y’a plus de saison, il pleut d’ores et déjà».
En l’occurrence, je vais aller sur Facebook fonder le club des abolitionnistes du d’ores et déjà. C’est vrai, quoi, putain fait chier.

vendredi 16 novembre 2007

GARE A NOS MICHES !


Vu hier soir sur France 2, l’émission « Envoyé spécial » (ah les deux accortes et dédaigneuses présentatrices qu’on croirait toutes droites sorties d’une pub pour Loréal…). Thème : le pain. Oui, la baguette, celle qui symbolise notre belle France éternelle, avec le béret et le vin rouge. Entre deux interviews de chefs d’entreprises de la boulange, sur le registre « la qualité avant la quantité », la caméra s’attarde sur un curieux type, sans béret ni litron, qui passe ses journées à hanter les boulangeries. Son boulot : tastepain, comme on dit tastevin. Le genre à glaner soixante baguettes par jour, les humer, les mordiller, les mâcher, analyser la consistance de la croûte, la souplesse de la mie, le galbe de la silhouette, le doré de la robe… Ou à aller engueuler les patrons des grands restaurants parce que le pain qu’ils servent à table n’est pas à la hauteur du menu.
Après, il note tout scrupuleusement, et il en fait des guides (« Le retour du bon pain », éd. Perrin, et « Cherchez le pain » chez Plon). Cet intrépide chantre des flûtes et des bâtards, cette terreur des médiocres mitrons, s’appelle Steven Kaplan et, outre sa particularité de bouffer du pain pour gagner sa vie, il est américain. Belle leçon. Faudrait que quelqu’un se dévoue (Coffe ?) à aller tester les burgers yankees.
C’est vrai que chez nous, on a perdu le goût du pain. Qu’on se contente le plus souvent d’un machin industriel farineux, fade et mou, déjà à moitié rassis quelques heures après l’achat. Alors qu’une bonne part de notre culture, et pas seulement gastronomique, est basée sur le pain. Il n’y a qu’à voir le nombre d’expressions boulangères qui croustillent dans la langue française : être au four et au moulin, avoir du blé, rouler quelqu’un dans la farine, manger son pain blanc, avoir du pain sur la planche, ôter le pain de la bouche, long comme un jour sans pain…
Désormais, j’achèterai ma banette quotidienne avec d’avantage de circonspection. Pas question d’en faire des tartines, juste de défendre son casse-croûte. Quitte à être un peu casse burnes.

jeudi 15 novembre 2007

LA PUCE A L'OREILLE


« Le ukulélé est à la guitare ce que le string est au caleçon...» C’est Thomas Fersen qui le dit, et il le prouve. Sous l’intitulé « Gratte moi la puce » («…que j’ai dans l’dos ! » complèteront les habitués des cours de récré ou de solfège) le voilà qui rhabille, ou plutôt déshabille quelques fleurons de son répertoire au son de ukulélés pas laids, en duo avec le musicien Pierre Sangrâ (cd chez Tôt ou Tard). Le résultat est primesautier et rigolo, à l’image de ce petit bout de bois exotique à quatre cordes, remis à la mode par le regretté George Harrison.
Outre le mythique Ukulélé Club de Paris, big band hybride et guinchant qui compte en son sein des virtuoses comme Joseph Racaille, Cyril Lefebvre ou Tony Truant, on a pu voir récemment des tas d’artistes, et non des moindres, se livrer aux joies de la guitare naine : de Paul McCartney à Dionysos, en passant par Jack Johnson, le surfeur folk d’Hawaï, ou Mareva Galanter, l’ex Miss France de Tahiti.
Le truc ne date pas d’hier. Qui a oublié l’historique prestation d’un Elvis en chemise à fleurs dans « Blue Hawaï », ou celle de Marylin (pas en string, hélas) dans « Certains l’aiment chaud » ? On dit même qu’Hendrix et Neil Young ont appris les rudiments de la guitare sur un instrument du même métal. Mais le plus spectaculaire et émouvant gratouilleur de ukulélé, oublié de la plupart des encyclopédies, restera sans doute Herbert Buckingham Khaury, alias Tiny Tim.
Imaginez un grand dadais frisotté, au physique improbable entre Chico Marx, Alice Cooper et Pee Wee Herman, boudiné dans des costumes à la Dickens, hululant d’une extraordinaire voix de haute-contre (un peu l’ancêtre d’Antony and the Johnsons) un répertoire plutôt branquignol : une enfilade de chansons populaires allant de Shirley Temple à Elvis Presley, en passant par Bing Crosby, Al Jolson ou des standards de Noël. C’est dans cet équipage que l’olibrius s’est présenté, en plein festival de l’île de Wight, au milieu des plus grandes stars du rock. Les hippies en sont restés babas.
Tiny Tim a disparu un jour de novembre 96 à Minneapolis, à l’âge de 64 ans, victime d’une crise cardiaque alors qu’il interprétait l’un de ses plus sémillants succès, « Tip-toe through the tulips ». En langue hawaïenne, le mot ukulele veut dire « puce sauteuse ». Ils doivent faire de ces bonds, là-haut.

mercredi 14 novembre 2007

PRISES DE BECS


Ce pourrait être le casting d’une quelconque Star Academy : un puffin cendré, un butor étoilé, une bernache nonnette, une sarcelle marbrée, une macreuse brune, un gypaëte barbu et un petit gravelot. Collez leur un micro sous le nez, pardon, sous le bec, et ça se met à gazouiller, prime time ou pas. C’est exactement ce qu’a fait Jean C. Roché, célèbre « birdwatcher » (traduisez ornithologue) qui, depuis un demi-siècle enregistre des chants d’oiseaux à travers le monde. Une sorte de « talent scout » spécialisé dans le ramage des espèces emplumées, traquant l’oie rieuse et la sarcelle d’hiver, épiant le vautour moine et la poule sultane, guettant le faucon hobereau et la mouette pygmée. Un bien beau métier, dont nombre de « directeurs artistiques » de nos maisons de disques devraient prendre… de la graine.
Tous ces noms d’oiseaux, et bien d’autres, sont réunis sur un quadruple cd (« Tous les oiseaux d’Europe », éditions Frémeaux et Associés) ainsi que sur plusieurs variantes, style « Les oiseaux de votre jardin » ou « Les plus beaux chants d’alouettes ». Comme l’énonce doctement l’auteur dans les notes de pochette, « chaque espèce est accessible directement et immédiatement par le code de commande binaire de votre lecteur, qui va de 1 à 99 ». Autrement dit, par une simple pression sur la télécommande, miracle de la technique, vous pouvez savourer un pivert qui pleupleute ou une cigogne qui glottore, une hirondelle qui truisotte ou un pinson qui fringote. (Sur le site www.bebetes.net/chant-oiseaux.php on peut découvrir tout le vocabulaire des chants d’oiseaux, et c’est pas triste.)
J’ai fait l’expérience, c’est reposant. Une volière dans votre salon, ça vaut tous les talk shows de la télé ou la play-list d’NRJ. Sauf que, quand on aime chercher la petite bête, on ne peut s’empêcher de comparer certains pépiements avec ceux de volatiles connus. Etonnant comme le cri de cette linotte à bec jaune ressemble à celui d’une chanteuse québécoise évadée de Las Vegas. Et cette pie-grièche à tête rousse, ne serait-ce pas le clone d’une roucouleuse libertine de chez nous ? De la chouette lapone, je ne suggèrerai rien, pas plus que de la bernache du Canada, de l’aigle botté, du roselin cramoisi ou du grèbe castagneux. Pas envie de me faire siffler.
PS : Aucun animal, ni artiste, n’a été blessé durant la réalisation de ce blog.

mardi 13 novembre 2007

INDIEN VAUT MIEUX...


Il y a juste trente ans, le 5 novembre 1977, disparaissait René Goscinny. Pas question ici de refaire sa nécro, tout le monde sait qu’il fut le papa d’Astérix, Lucky Luke, Iznogoud et autre Petit Nicolas. Et de Oumpah-Pah. Qui ça ? Le plus brave des braves de l’hétéroclite tribu des Shavashavas (cri de guerre : « Yak-yak-yak-yak-yak ! ») le guerrier imperturbable nourri au pemmican, qui ne craint ni l’absorption d’un bol de chocolat bouillant (« h'est bon mais h'est haud », réplique culte) ni les chatouillis d’une plume d’aigle. Oumpah-pah, fils de Papa-Pah et de Maman-Pah, mélange d’Astérix pour la ruse et d’Obélix pour la force, fut la première création du tandem Goscinny–Uderzo, dès 1958, dans le journal de Tintin. Et disparut, au bout de cinq aventures, pour laisser place au petit Gaulois que l’on sait.
Il n’y avait pas de cow-boys dans cette histoire d’Indiens. Juste des soldats français (ça se passe au XVIIIe siècle, en Amérique du Nord), dirigés par des aristos poudrés, avec épées, dentelles et jabots de rigueur. Ainsi Hubert de la Pâte Feuilletée, surnommé Double Scalp à cause de sa perruque, devenu le souffre-douleur et l’inséparable compagnon du héros sioux. Parmi les personnages de la série, il faut absolument mentionner le sorcier Y-Pleuh, ou le traître Nah-Qu’une-Dent-Mais-Elle-Est-Tombée-Alors-Maintenant-N’en-Nah-Plus, record homologué du nom le plus long de l’histoire de la B.D.
Difficile de raconter ici la multitude de gags et de dialogues loufoques qui émaillaient les aventures de Oumpah-Pah. Juste une scène, récurrente, comme on dit aujourd’hui à propos des feuilletons télévisés : « On va faire un pow-wow » décrétait soudain sûr de lui, le chef Gros Bison. « Un quoi ? » interrogeait en chœur le clan ahuri. « Un pow-wow ! » hurlait le sachem, excédé. « Ah bon ! » soupirait alors la tribu soumise. Ça ne vous rappelle pas un conseil des ministres très contemporain ?
Quand j’étais gamin, Oumpah-Pah était mon pote. Comme lui, j’avais un tomahawk (le mien était en plastique), un pantalon à franges (acheté par ma mère compatissante dans un magasin spécialisé dans les farces et attrapes et bals costumés, je me souviens même de l’enseigne, ça s’appelait « La Joie de Vivre »), un tipi dans ma chambre, ne me manquaient que le canoë et les biscotos. Aujourd’hui, Goscinny n’est plus, mes héros d’après ont troqué l’arc pour une guitare, mais j’ai conservé religieusement tous les albums d’Oumpah-Pah. Dans son panthéon personnel, on case les chef-d’œuvres qu’on peut.
Une autre fois, promis, on parlera de Chick Bill.

lundi 12 novembre 2007

CORPS CAVERNEUX


Sur les quelques photos ou films qui subsistent, on voit des murs aux pierres apparentes, un plafond voûté et une petite scène mal éclairée. Juchés sur l’estrade, quatre gandins en bras de chemise ont l’air de s’amuser comme des petits fous. Ca ressemble à une cave, c’est une caverne. « The » Cavern, le club mythique de Liverpool où un nommé Brian Epstein dénicha, le soir historique du 9 novembre 1961, un petit orchestre qui allait chambouler la planète. On imagine que le son devait être épouvantable, la promiscuité bousculante, l’air nicotinisé et la bière fétide, mais bon, ça fait partie de la légende. The Cavern, donc, fête ce mois ses cinquante ans d’existence. Prétexte à une compilation, double mais décevante, puisqu’elle se contente de réunir les tubes déjà publiés de la majorité des artistes qui s’y produisirent, les Beatles bien sûr, mais aussi les Who, les Stones, les Shadows, The Fourmost, le Spencer Davis Group ou Manfred Mann, et des noms plus étonnants comme ceux de Stevie Wonder, Gene Vincent ou The Hollies. Sur le site (www.cavernclub.org/)
on peut aussi acheter des liquettes et des gapettes. C’est de bonne guerre.
En fait la Caverne, la vraie, a été détruite en mai 73, avant d’être rebâtie dix ans plus tard, quasiment au même endroit et avec les mêmes matériaux. Un peu comme notre Olympia. La comparaison n’est pas si gratuite puisque, au départ, le nom The Cavern s’inspirait d’un club de jazz parisien, le Caveau. Aujourd’hui, le club continue de programmer des groupes, avec la part belle donnée aux imitateurs, style Jon By Jovi (sic), The Jamm (resic), Letz Zeppelin ou Guns 2 Roses (rereresic…) En 99, Paulo le Macca lui même y a donné un show, pour fêter la parution de son album « Run Devil Run ». Dernièrement, les Artic Monkeys y ont joué aussi.
Je marche dans une rue bordée d’immeubles en briques, les talons de mes boots noires bien cirées claquent sur les pavés, je remonte le col de ma veste cintrée pour me protéger de la bruine et pénètre sous le porche sombre, au milieu de jeunes gens en panoplie de mods et de filles à queues de cheval. J’aperçois Paul, hilare, un verre de vin blanc à la main et John qui grimace derrière le comptoir. Ce soir, je dois remplacer George, indisposé. J’ai bossé comme un fou les accords de « Please please me », bûché le riff de « Ticket to ride », y’a juste le choeur sur « My baby don’t care » qui est peu haut pour moi. Mon ampli Vox ronfle gaiement, je suis prêt, je n’ai même pas le trac. C’est sans doute la raison pour laquelle je me réveille invariablement à ce moment là.
Bon, quand-est-ce qu’on reconstruit le Golf Drouot ?

vendredi 9 novembre 2007

IT'S ALLWRIGHT


L’autre jour, en zappant sur internet , je suis tombé sur une page du style « Ils sont nés aujourd’hui », un site qui célèbre l’anniversaire des « gens connus ». À la date du 7 novembre, entre Albert Camus et Marie Curie, un nom a attiré mon attention : Graeme Allwright vient de fêter ses 81 ans. Si je n’ai jamais fréquenté Albert, ni Marie, il m’est arrivé de croiser Graeme (prononcez « Grème »).
C’était l’époque où une horde de troubadours à la pilosité triomphante se réunissait dans les « hootenanies » du Centre Américain, boulevard Raspail à Paris. Des sortes de « bœufs » organisés chaque semaine par le nommé Lionel Rocheman, mi-radio crochets mi-feux de camp, auxquels on pouvait participer pourvu qu’on sache gratouiller un instrument, même mal accordé, ce qui était souvent le cas. Entre deux faux Dylan en sabots et un sosie de Donovan période Maharishi, un virtuose des cuillers et un afficionado de l’autoharp, on pouvait apercevoir des bardes folk en devenir comme Maxime Le Forestier, Dick Annegarn ou Marcel Dadi. Et Graeme Allwright.
Ce grand flandrin osseux débarqué de sa Nouvelle Zélande natale était déjà une star dans le « milieu ». Ses disques étaient devenus des accessoires aussi indispensables que les doudounes en peau de chèvre ou les shiloms en terre cuite. Pas une soirée entre amis sans qu’on ne fredonne « Jolie bouteille » ou « Emmène moi », hymnes à la convivialité vagabonde, fort prisés des boy-scouts, des amateurs d’auto-stop, des joueurs de vielle à roue et des lecteurs de Kerouac. Le truc de Graeme, outre une diction nasale assez classieuse, c’était l’adaptation en français de standards de folk, même obscurs. Ainsi « Je perds ou je gagne », version du « Blues run the game » du mythique Jackson C. Frank, trimardeur borgne auteur d’un seul magnifique album chaperonné par Paul Simon en 1965.
Parmi les reprises de Graeme, outre des tas de chansons de Pete Seeger, Woody Guthrie et Leonard Cohen, il y avait aussi une version d’un morceau de Dylan, « Who killed Davey Moore », l’histoire d’un boxeur mort sur le ring, jamais enregistré par le Zim (on trouve aujourd’hui l’original sur les « Bootleg Series »). Comment Graeme Allwright se l’était-il procuré, mystère, faudra demander à Hugues Aufray.
Grâce à Graeme, je me suis plongé avec passion dans la matrice de la musique anglo-saxonne. Grâce à Graeme, je me suis esquinté les doigts à tenter de jouer en « picking » (pas piqué des hannetons). Grâce à Graeme, je me suis aperçu que la guitare ne se contentait pas de tuer les fascistes mais pouvait aussi séduire quelques jeunes filles parfumées au patchouli. Graeme fut mon maître, Graeme fut mon gourou. Il figure désormais et à jamais dans mon panthéon secret et personnel.
Bon, on a fêté nos retrouvailles, ça m’fait d’la peine mais il faut que je m’en aille. Happy birthday mister Allwright.

jeudi 8 novembre 2007

PRINCE PETIT


J’avoue, j’ai été fan. Au sens littéral du terme, c’est à dire « fanatique », autrement dit ardent dévot, aveugle adorateur, idolâtre mordu, fervent frénétique, forcené zélateur, partisan zélé. Je ne parle pas d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, non, c’était il n’y a pas si longtemps, j’étais largement majeur, sporadiquement vacciné et, en principe sain de corps et d’esprit. Je passais de longues heures à hanter les échoppes sombres de disquaires hautement spécialisés et vaguement agacés, entre Paris, Londres et New York, à m’écornifler les phalanges sur des rangées de vinyles poussiéreux, à traquer les pressages exotiques et les bootlegs rayés. Rien que pour un seul artiste, Rogers Nelson, à l’époque plus connu sous le nom de Prince.
Je collectionnais tout ou presque : les maquettes mythiques avec Miles Davis, des kilomètres de chutes de studio et de live piratés, les maxi 45 tours avec des faces B inédites, le Black Album (avant tout le monde), sans parler des productions annexes, The Time, Mazerati, Vanity 6, Madhouse, Jill Jones, même l’épouvantable Sheena Easton. Je connaissais par cœur les pseudos qu’il utilisait pour produire d’autres artistes, Jamie Starr ou Joey Coco, Alexander Nevermind ou Christopher Tracy. Bref, j’étais aussi incollable que scotché, habile que débile.
Je me souviens d’un soir où, en compagnie d’un copain tout aussi atteint que moi, j’avais planqué des heures en vain devant le domicile parisien de l’idole, avenue Hoche je crois. Des bousculades pour pouvoir assister aux célèbres « aftershows » de la star, qui, parfois, ne commençaient pas avant trois heures du matin. Des discussions animées pour savoir s’il s’inspirait plus d’Hendrix que de Little Richard, ou ce qu’il avait piqué d’harmonies aux Beatles et de gestuelle à Charlie Chaplin et James Brown.
Peu à peu, au fil de disques longuets et monotones, d’avatars (Love Symbol, Slave et autre Tafkap) un tantinet épuisants, j’ai délaissé l’objet de ma passion. Mais pas plus tard qu’aujourd’hui, j’apprends que son Altesse Sexynissime ordonne à tous les sites de fans qui lui sont consacrés sur la planète (il en reste), de retirer illico toutes les photos ou les textes le concernant. Sous peine de poursuites et autres périls pénaux. Sacré Motherfucker. Prince moi, je rêve… Le même qui vient de tranquillement faire la nique à sa maison de disques en distribuant son album (au demeurant pas terrible) via un canard britannique, adresse un magnifique bras d’honneur à ce qu’il lui reste d’amoureux transis. Ceux là même qui l’ont nourri pendant des années, à travers le site internet où Sa Préciosité Pourpre fourguait sa camelote.
Désormais, il ne restera de Prince que ce qui sera le fait du Prince. Pourquoi pas nous filer son mail perso et ses coordonnées bancaires pour qu’on puisse lui demander l’autorisation de continuer à l’écouter ?
Attention, pour éviter tout éventuel tracas judiciaire, ce blog s’autodétruira avant cinq ans. Comme lui, sans doute.

mercredi 7 novembre 2007

ODE AU LIT



De camp, de campagne ou gigogne
A baldaquins et sans vergogne
Pucier, paddock, pieu ou plumard
De noces ou bien de lupanar
Y’a qu’là qu’on est bien
Rococo, rustique, Henri IV
A deux, à trois ou même à quatre
A roulettes ou sur piédestal
Hormis peut-être à l’hôpital
Y’a qu’là qu’on s’sent bien
Confort et douceur il allie
Au premier rang moi je l’élis
Même pris en flagrant délit
A mon drap blanc je me rallie
De mon lit voici l’homélie
Car n’est heureux que l’homme au lit

Berceau, hamac ou bien couchette
Avec un drap ou une couette
En chien de fusil, en fœtus
Poings fermés, fesses rabattues
Y’a qu’là qu’on dort bien
Canapé, sofa ou banquette
En solitaire, en tête à tête
Pieds au mur ou bien jambes en l’air
Qu’il soit conjugal, adultère
Y’a qu’là qu’on aime bien
Avec Eulalie, Amélie
Y ai commis pires folies
Permettez moi ô mes jolies
De rendre cet hommage au lit
De mon lit voici l’homélie
Car n’est heureux que l’homme au lit

Dans ce dédale de délices
D’élans, de doux dons et de vices
Se fabriquent les générations
Dans presque toutes les positions
Y’a qu’là qu’on procrée bien
Moi qui suis je l’avoue, pardon
Toujours entre deux édredons
C’est j’espère sur un divan
Que je fuirai les pieds devant
Y’a qu’là qu’on meurt bien
Même si sonnait l’hallali
Ne quitterais mon lit joli
A Bahia, Bangkok ou Bali
Du Mali jusqu’en Somalie
De mon lit chante l’homélie
Car n’est heureux que l’homme au lit

mardi 6 novembre 2007

LE GROOVE, C'EST GRAVE ?


Je ne suis pas un ardent défenseur puriste de la langue française, je maîtrise moins que médiocrement le plus que parfait du subjonctif et il m’arrive de douter piteusement devant un participe passé vicelard. Pourtant, j’ai souvent tenté d’éviter l’emploi abusif de mots anglo-saxons dans les articles. Non par chauvinisme académique mais plutôt par naïf souci d’être compris. Ce qui posait parfois quelques problèmes pratiques : comment traduire « riff killer » (séquence d’accords de guitare électrique particulièrement exaltante et souvent employée dans le rock) ou « rap » (poésie rythmée, scandée sur une musique enregistrée en boucle) sans passer pour un linguiste tatillon ou un journaliste à Télérama. Je me souviens d’avoir rencontré quelques problèmes avec un rédac-chef qui croyait que l’expression « faire une balance » avait un rapport avec une quelconque délation ou confondait Clash et Johnny Cash. Je ne vous raconte pas les péripéties pour faire admettre « funk » ou « sampler »…
Et puis, un jour, est arrivé le mot « groove ». Aïe, c’est quoi ça ? Au début, fastoche, suffisait de traduire par « swing », expression consensuelle depuis Lionel Hampton et Charles Trénet. Et puis c’est vite devenu ringard, d’autant que le mot s’est appliqué peu à peu à un style de musique, de préférence syncopé et dansant. Mais faut pas confondre : si le terme peut convenir chez nous à, disons Sinclair ou Mathieu Chédid, il sied mal à Marcel Azzola ou à La Compagnie Créole.
Dans un bouquin très sérieux (et en anglais) intitulé « Keys terms in popular music and culture », le musicologue Richard Middleton propose cette définition érudite : « Le concept de groove marque une compréhension du flot et de la texture rythmique et souligne son rôle en produisant une sensation et une dynamique particulière au morceau. » Brillant, mais pas facile à caser dans un papier. Préférons la traduction littérale qui signifie « s’amuser, s’éclater ». Donc, le groove, c’est fun. Et vachement cool.
Dans le temps on disait « ça balance à mort » ou « ça dégage un max », aujourd’hui on préfèrera affirmer que « ça groove grave ». Nougaro groovait, pas Léo Ferré. Manu Chao ou Rita Mitsouko peuvent groover, pas Maxime Le Forestier ni Francis Cabrel. C’est comme ça. La sémantique, c’est comme la pop music : vraiment fantastique.

lundi 5 novembre 2007

FAUX C'QUI FAUT !


Que faire quand on est chanteur, en panne d’inspiration ou en période de flemme, qu’on a des traites à payer ou qu’on doit un album à sa maison de disques ? Fastoche, on enregistre un « live » (Christophe Willem, Bruel, etc), des duos avec les copains (Delpech, Lavoine), ou des versions de « ses chansons des autres préférées de tous les temps » (Voulzy). Vincent Delerm est un gars pratique, il fait les trois d’un coup : un live de ses chansons préférées en duo avec ses copains.
Sous l’intitulé « Favourite songs », le voilà donc qui revisite quelques fleurons du patrimoine national, de « C’était bien » du regretté Bourvil à « Y’a d’la rumba dans l’air » de l’envié Souchon, en passant par « Quoi » de Gainsbourg, « Madame » de Moustaki ou « Au pays des merveilles de Juliet » d’Yves Simon. Le tout en public, à la Cigale, et en compagnie des créateurs originels (sauf André et Serge, excusés).
Tout cela est indéniablement sympathique, mais l’écoute dudit disque pose brutalement une question inexorablement cruelle : à quoi sert, hormis dans les soirées karaoké ou autres anniversaires arrosés, de chanter les chansons des autres moins bien que les autres ? Ou, plus généralement, jusqu’à quel point le « chanter faux » est-il un style artistique ? Par chanter faux, on n’entend ici (c’est le cas de le dire) pas forcément s’égosiller en un chapelet de notes discordantes, mais plutôt chantonner de façon approximative, fredonner évasivement ou susurrer sur le ton du parler. Dans le temps, on disait « gringotter ». Gazouiller, chanter « à côté », si vous préférez. Ce qui est la particularité de bon nombre de nos baladins hexagonaux, de Renaud à Nicola Sirkis, en passant par Jean-Louis Aubert ou Mickey 3D.
C’est vrai, on n’est pas à l’Opéra Garnier ni à la Star Ac. Après tout, ces licences chantoniques (?) font, justement (c’est pas le cas de le dire), partie de la personnalité des artistes susnommés. Pas question de demander à Héléna de brailler comme Lara Fabian ni à Alain Chamfort d’imiter Florent Pagny. D’ailleurs ne parle-t-on pas des « chanteurs à voix » comme on évoque les « chansons à textes », c’est-à-dire avec une sorte de commisération amusée ? Vincent Delerm n’est pas un chanteur à voix, mais on ne lui en veut pas quand il interprète ses textes. Car s’il chante faux, c’est avec une certaine justesse : celle de celui qui sait qu’il est un peu juste mais ne se sent nullement en porte-à-faux. Il en faut.

vendredi 2 novembre 2007

JEUX DE MASSACRE


Quand j’étais ado, il y avait émission de radio (sur Europe 1 je crois) en forme de feuilleton aussi rigolo que cruel : en une minute chrono, un « people » (à l’époque on disait encore « vedette ») devait dire du mal d’un de ses collègues. Le lendemain, le collègue en question était interviewé à son tour pour déblatérer sur un autre, et ainsi de suite. Je me souviens par exemple de (allez savoir pourquoi lui…) l’écrivain Paul Guth affirmant qu’il haïssait Eddy Mitchell à cause de sa voix pâteuse et de ses hoquets ridicules. Je ne sais plus qui Eddy a pris ensuite pour cible.
Cette fielleuse séquence était en fait l’adaptation radiophonique d’une attraction qui faisait fureur dans les fêtes foraines d’antan, le jeu de massacre. Muni d’une demi- douzaine de projectiles, il fallait viser une rangée de quilles en forme de têtes, et en descendre le plus possible. Il paraît que c’est de là que viennent les expressions « tête de turc » et « se payer la tête » de quelqu’un. Aujourd’hui, dans les foires, on s’exerce plutôt sur des boîtes de conserve.
Dans ce qu’il est convenu d’appeler le « showbiz », qu’il soit artistique, sportif ou, aujourd’hui, politique, il y a toujours eu des têtes de turc. Comme si exercer un métier public exposait forcément au lancer populaire de légumes divers et virtuels. Guy Béart, Richard Virenque ou Johnny en ont longtemps fait les frais. Sarkozy aussi, et ça ne lui a pas porté malchance. Ces temps-ci, on s’ennuie un peu, même les Guignols de l’Info peinent à trouver de nouvelles victimes consensuellement présentables.
Alors pourquoi ne pas inventer son propre jeu de massacre, où l’on disposerait sur son présentoir personnel les têtes à claques et autres tronches à baffes qui nous agacent ? Dans le mien, il y aurait sans doute Cali, le chanteur en sueur au bout de deux accords de guitare sèche, Karl Lagerfeld, le Von Stroheim à catogan, Pierre Arditi, le trusteur satisfait de téléfilms familiaux, ou encore Laurent Ruquier, l’hilare convulsif (l’autre jour, à quelqu’un qui disait avoir subi un examen oculaire, il a répondu en tressautant de bonheur « un examen où ça ? »). Je pourrai y ajouter Beigbeider, Douillet, Gerra et des tas d’autres. Essayez, vous verrez, c’est facile et ça détend. D’autant que, people ou pas, on est toujours la tête de turc de quelqu’un.

jeudi 1 novembre 2007

pensée du jour (2)

"Les écrivains sont des gens qui trouvent des ripostes cinglantes longtemps après être rentrés chez eux."
Jay McInerney ("Trente ans et des poussières")