
Leprest est une sorte de carnivore des mots. Il les balance tout crus, encore frémissants et convulsifs, sans paraître les polir ni les soupeser, les assemble pourtant avec la précision d’un horloger helvétique, la rigueur amoureuse d’un artisan sculptant le bois brut. Quelqu’un capable d’écrire, à propos de sa rencontre avec sa future compagne, dans le décor populo de la Courneuve, « j’ai suivi tes talons qui cousaient le trottoir, cent cageots de citrons racontaient ton histoire, des gouttes d’incendies perlaient sur le comptoir… » n’est pas qu’un poète. Plutôt un mateur boulimique, un culbuteur de sensations, un taggeur graphomane. Allain Leprest ne fait pas qu’écrire, il chante aussi, souvent sur des musiques de son alter-égal Romain Didier, et a déjà enregistré une dizaine d’albums aussi denses que dingues. Sur la pochette d’un de ses disques, intitulé « Nu », il posait en futal et marcel. Pour le voir à poil, il faut écouter ses chansons.
C’est un drôle de nom que celui qu’il porte. D’abord le prénom, Allain, enrichi de deux « L » pour mieux s’envoler, avec allure et allant. Puis le patronyme, dont on ne sait pas vraiment si on doit le prononcer « le preste » ou « le prêt ». Les deux sans doute, tant il a offert avec une prolixe désinvolture. Les Nougaro, Higelin, Annegarn ou Guidoni l’ont toujours considéré comme un pair. Les Kent, Lantoine, Tordue ou Têtes Raides pourraient l’appeler papa.
Justement, ils sont tous là, ou presque (voir le menu sur l’ardoise), pour payer leur tribut et leur tournée, rassemblés sur un album hommage au titre convivial, « Chez Leprest » (éd Tacet). Chez Leprest, il y a des nappes à carreaux et des dames de pique, des trognes rubicondes et des litrons de rouge, des serveurs pas serviles et des zazous de zinc, à boire jusqu’à plus faim, à manger jusqu’à plus soif. Comme il dit : « Quand j’ai vu, je bois double ». Santé.

















